Section 4
Renonciation à la conduite

Avertissement

  • Même si les recherches montrent que l’espérance de vie dépasse l’espérance de conduite de 9,4 ans chez les femmes et de 6,2 ans chez les hommes (Foley et coll., 2002), la plupart des conducteurs et conductrices ne se préparent pas bien à cesser de conduire.

4.1 Aperçu

La conduite joue un rôle prépondérant dans la vie quotidienne de beaucoup de gens, non seulement comme moyen de répondre à leurs besoins de se déplacer, mais aussi comme symbole d’autonomie et de compétence. La prérogative de conduire est souvent synonyme de respect de soi, de participation dans la société et d’indépendance.

Une personne peut cesser de conduire en résultat d’une modification graduelle de ses habitudes (c.-à-d., à la suite des restrictions volontaires menant éventuellement à la cessation), d’une maladie évolutive (p. ex., la démence) ou d’un événement invalidant soudain (p. ex., un accident vasculaire cérébral). Certaines personnes renoncent volontairement à conduire. Pour d’autres, ce choix devra être imposé. On renonce plus souvent volontairement et graduellement que subitement. Cependant, la décision de renoncer à conduire est souvent complexe, et de nombreux facteurs entrent en ligne de compte.

4.2 Renonciation volontaire à la conduite

Renoncer volontairement à conduire signifie que l’on décide soi-même de changer ses habitudes de conduite pour d’autres raisons que la révocation d’un permis ou l’influence de fortes pressions extérieures. Un certain nombre de facteurs peuvent inciter une personne à cesser de conduire.

  • Âge — Les conducteurs et conductrices d’un âge plus avancé sont plus susceptibles de cesser de conduire d’eux-mêmes que les plus jeunes (Edwards et coll., 2010; Albert et coll., 2018).
  • Genre — Les femmes sont plus susceptibles de cesser de conduire volontairement que les hommes (Jette et Branch, 1992; Foley et coll., 2002; Bauer et coll., 2003; Choi et coll., 2012).
  • État civil — Les personnes célibataires, veuves ou divorcées sont plus susceptibles de cesser de conduire que les personnes mariées (Braitman et McCartt, 2008).
  • Situation socioéconomique — Les conducteurs et conductrices à revenu plus faible sont plus susceptibles de cesser de conduire que ceux et celles à revenu plus élevé (Andersen, 2016).
  • Éducation — Il a été démontré que les interventions nécessitant une formation adaptée permettent d’approfondir les connaissances en sécurité routière, de changer la perception de ses propres aptitudes de conduite et d’améliorer la performance de conduite chez les personnes âgées (Sangrar et coll., 2019).
  • Lieu de résidence — Les conducteurs et conductrices en milieu urbain sont plus susceptibles de cesser de conduire que ceux et celles en milieu rural (Strogatz et coll., 2019).
  • Déficience fonctionnelle — Les conducteurs et conductrices qui présentent des déficiences des capacités sensorielles, motrices ou fonctionnelles sont plus susceptibles de cesser de conduire que ceux et celles qui n’en présentent pas (Uc et Rizzo, 2008).
  • Aide au transport — Les conducteurs et conductrices qui reçoivent de l’aide au transport (de proches ou d’organismes) sont plus susceptibles de cesser de conduire que ceux et celles qui n’en reçoivent pas (Choi et coll., 2012).

Ces facteurs généraux peuvent aider les médecins à prévoir qui pourrait être plus à l’aise de renoncer à ses privilèges de conduite lorsqu’il devient recommandable de cesser de conduire pour des raisons médicales.

4.3 Renonciation involontaire à la conduite

Une personne cesse involontairement de conduire lorsque son permis est révoqué ou sous l’influence d’une intervention de tiers (p. ex., médecin, membres de la famille). C’est souvent à cause d’un ou de plusieurs problèmes de santé ou des médicaments utilisés pour les traiter qu’une personne renonce involontairement à conduire.

La situation la plus difficile qui se présente aux médecins est celle où un patient ou une patiente fonctionnellement incapable de conduire en toute sécurité se croit malgré tout capable de le faire. Les interventions des médecins comprennent des discussions franches avec la personne concernée, mais où le sujet sera abordé avec sensibilité (en présence ou non de membres de la famille), la référence à une évaluation de la capacité de conduire et la déclaration au bureau des véhicules automobiles. Il faut conseiller la personne quant à d’autres moyens de se déplacer. Dans le cas des personnes qui présentent des atteintes cognitives, un service d’accompagnement jusqu’à l’intérieur du domicile plutôt que le transport en commun régulier qui les dépose à la porte s’imposera. Dans le cas des maladies évolutives (p. ex., démence, dégénérescence maculaire, sclérose en plaques), des discussions précoces peuvent aider la personne et les membres de sa famille à se préparer à l’éventualité d’un arrêt inévitable de la conduite.

Une personne est plus susceptible de se voir imposer de cesser de conduire si elle n’a pas une perception adéquate de ses capacités (p. ex., dans les cas de démence). Les seuls facteurs dont on peut confirmer actuellement qu’ils sont clairement associés à la renonciation involontaire à la conduite sont les suivants :

  • Genre — Les hommes sont plus susceptibles de nécessiter une intervention de tiers pour cesser de conduire (Schouten et coll., 2022).
  • Lucidité — Les personnes dont la lucidité est atteinte sont plus susceptibles de continuer à conduire et de nécessiter une intervention (Carmody et coll., 2012).

Ces facteurs peuvent aider les médecins à prédire qui peut résister aux discussions sur la nécessité de renoncer à conduire ou qui résistera à un conseil ou à un ordre de cesser de conduire et ne s’y conformera pas. Il se peut aussi que la famille du patient ou de la patiente ne comprenne pas l’incidence négative d’une maladie sur la conduite. La famille peut aussi avoir ses propres raisons de vouloir que la personne continue à conduire (p. ex., perte de mobilité pour la personne et souvent son conjoint aidant ou sa conjointe aidante, pressions sur le temps d’un membre de la famille qui devient la ou le prestataire de services de déplacement, fardeau alourdi pour les personnes proches aidantes). Il est souvent nécessaire d’informer et d’appuyer les personnes proches aidantes et les autres membres de la famille.

Des groupes d’entraide spécialisés en renonciation à la conduite se sont révélés efficaces pour aider les personnes atteintes d’une démence et les personnes proches aidantes à composer avec la perte des privilèges de conduite (Dobbs et coll., 2009). De tels groupes pourraient être disponibles pour aider la patientèle (et les personnes proches aidantes) à effectuer la transition entre l’état de conducteur ou conductrice et celui de « non-conducteur » ou « non-conductrice ».

4.4 Planification de la retraite de la conduite automobile

Peu de personnes planifient leur « retraite de la conduite » (Sommerfeld, 2016). Toutefois, les données indiquent qu’en moyenne, les hommes survivent 6,2 ans à leur carrière de conduite et les femmes, 9,4 ans (Foley et coll., 2002). Inclure un « régime de retraite de la conduite automobile » dans la planification financière de la retraite pourrait fort bien s’avérer un moyen efficace d’encourager les cohortes actuelles et futures de conducteurs et conductrices à planifier pour le jour où elles et ils ne seront plus en mesure de conduire. Des recherches indiquent que beaucoup de personnes âgées sont prêtes à discuter du passage du volant au siège de passager ou passagère et elles sont d’avis que les médecins et les familles peuvent les aider à prendre la décision (Hartford Center for Mature Market Excellence, 2018). Les directives préalables sur la conduite, qui pourraient faire partie des directives préalables sur les soins de fin de vie, peuvent faciliter les discussions sur la conduite (Betz et coll., 2013). Il faut fournir aux personnes âgées des moyens de transport adaptés à leurs besoins, ainsi que l’aide de proches, pour permettre à celles qui ont pris leur retraite de la conduite de demeurer actives dans leur collectivité (Curl et coll., 2014). Cependant, la plupart des moyens de transport en commun (p. ex., train léger, autobus) sont conçus principalement pour les personnes qui sont relativement en bonne santé et mobiles. Il est essentiel d’offrir d’autres moyens de transport adaptés aux besoins de la patientèle qui ne veut plus ou ne peut plus conduire (p. ex., programmes de conducteurs et conductrices bénévoles, services à but lucratif) si l’on veut répondre aux besoins de ce segment croissant de la population. Les médecins peuvent jouer et jouent un rôle important en aidant la patientèle et leurs familles à se familiariser avec les moyens de transport disponibles dans leurs collectivités.

4.5 Stratégies pour discuter de la renonciation à la conduite

Il importe de reconnaître les conséquences de la renonciation à la conduite à la fois pour la personne et pour les membres de sa famille.

Les suggestions qui suivent aideront les médecins à élaborer une stratégie avant de rencontrer leur patient ou leur patiente pour discuter de la renonciation à la conduite.

  • Avant le rendez-vous, il faut réfléchir aux déficiences de la personne concernée. Il peut être important de demander que la ou le partenaire ou une autre personne proche aidante soit présente. Cette personne peut offrir du soutien émotionnel pendant le rendez-vous, et sa présence peut aider la famille à comprendre pourquoi la personne doit arrêter de conduire. Il peut également être utile de s’entretenir avec la famille (avec le consentement du patient ou de la patiente) avant de rencontrer ensemble la personne concernée et sa famille.
  • Dans la mesure du possible, le rendez-vous doit avoir lieu dans un endroit privé où toutes les personnes présentes peuvent s’asseoir. Il faut toujours s’adresser au patient ou à la patiente de préférence, à la fois au cours de l’accueil initial et pendant la discussion.
  • Pour les personnes ayant une maladie évolutive, comme la démence, il faut discuter de la conduite dès l’apparition de la maladie, avant que la situation devienne problématique (Perkinson et coll., 2005). Une discussion précoce permet aussi aux patientes et patients et à leurs familles de se préparer pour le jour où il faudra cesser de conduire.
  • Il ne faut pas oublier que souvent, l’aptitude à conduire décrite par la personne et les personnes proches aidantes ne reflète pas la réalité. Des preuves d’une baisse de l’aptitude à conduire provenant d’une source de l’extérieur (p. ex., examen de conduite, dossier de collisions ou « quasi-collisions ») peuvent être utiles. Discutez avec la personne ainsi qu’avec sa famille des risques s’il ou elle continue à conduire.
  • Il faut concentrer votre intervention sur la nécessité pour la personne de cesser de conduire en utilisant l’examen de conduite, le cas échéant, comme sujet approprié de discussion.
  • La personne parlera souvent de la qualité de son dossier de conduite. Il faut reconnaître sincèrement cette réalisation, mais revenir à la nécessité pour la personne de cesser de conduire. Le fait de dire qu’« avec certains problèmes de santé, même les meilleurs conducteurs et les meilleures conductrices peuvent représenter un danger » peut aider à ramener la discussion dans la bonne voie.
  • Il est courant pour des conducteurs et conductrices, en particulier ceux et celles d’un âge plus avancé, de parler d’un vaste éventail de réalisations qui visent d’une façon ou d’une autre à démontrer qu’il ne pourrait y avoir de problème maintenant. Il faut là encore reconnaître ces réalisations, mais affirmer ensuite « Les choses changent. Ne parlons pas du passé. Nous devons nous concentrer sur le présent » pour mettre fin à ce genre de conversation et ramener la discussion dans la bonne voie.
  • Demandez au patient ou à la patiente comment il ou elle se sent et reconnaissez ses émotions. Évitez les longues tirades tentant de convaincre la personne par des explications rationnelles. Les arguments rationnels risquent de susciter une réfutation.
  • Il est probable que les émotions et les sentiments de perte de valeur de soi constituent un problème réel à l’origine de la résistance à accepter un conseil ou un ordre de cesser de conduire. Il faut explorer ces sentiments avec empathie. Concentrer son attention sur les sentiments peut faire dévier les arguments au sujet de l’évaluation et de l’ordre de cesser de conduire.
  • Demandez à la personne concernée ce qu’elle retient de la discussion. Il peut être important de prévoir un deuxième rendez-vous pour discuter plus à fond de sa réponse et explorer les étapes suivantes.
  • Documentez dans le dossier toutes les discussions au sujet de la conduite.
  • Pour aider les patientes et patients à demeurer mobiles, suggérez-leur de créer un « compte mobilité » dans lequel elles et ils verseraient l’argent équivalent à ce qu’elles et ils auraient dépensé pour posséder et utiliser leur propre véhicule. L’Association canadienne des automobilistes (CAA) a publié un calculateur des coûts d’utilisation qui permet de comprendre les coûts qui se rattachent à la possession d’un véhicule (https://carcosts.caa.ca/fr). Par exemple, en 2022, il en coûte 13 654 $ pour posséder et maintenir une voiture de taille moyenne qui parcourt quelque 32 000 km par an. Le but du compte mobilité est de mettre de côté des fonds pour couvrir les frais d’autres formes de transport.

4.6 Conformité

La conformité constitue un enjeu important de la renonciation involontaire à la conduite. Les recherches indiquent que jusqu’à 28 % des personnes atteintes de démence continuent de conduire même après avoir échoué à un examen routier (Croston et coll., 2009). La famille a un grand rôle à jouer pour faire respecter un ordre de cesser de conduire. Elle tente d’y arriver par plusieurs méthodes et peut notamment cacher les clés, empêcher le véhicule de fonctionner, annuler l’assurance ou vendre le véhicule. Les preuves de la réussite de ces interventions sont toutefois surtout anecdotiques.


Références

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